Mercredi 31 mai 2006
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12:04
Elle ne sait pas où elle est. Elle a peur, elle a froid. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ? Elle pense qu’elle doit être morte. Et là, elle regrette, elle regrette tellement ce qu’elle a fait. Elle repense à la vie, aux reflets du soleil sur les arbres, aux jolies formes des nuages, à l’odeur du café, à tout ce qu’elle a aimé et détesté, les dessins ratés, ceux dont on est fiers, parfois ; la sensation de la peinture sur les mains, les taches sur la moquette de son appartement, et son chat qui l’énervait tellement à vouloir se coucher sur ses dessins, et la voix de sa mère au téléphone, inquiète, comme toujours, les gouttes de pluie qui tombent doucement sur son visage, tant de choses amassées au cours d’une vie, tant de souvenirs… Elle se dit que là, elle a vraiment fait une connerie. Elle n’a pas vraiment voulu mourir. Juste oublier. Elle mélange tout, elle ne comprend rien, elle entend des bruits autour d’elle mais elle n’arrive pas à ouvrir les yeux, c’est trop lourd, si lourd, et elle est fatiguée, elle veut juste oublier, oublier, oublier.
Assis sur une chaise à côté d’elle, il la veille. Après avoir forcé la porte de son appartement, il est rentré doucement chez elle, en ayant l’impression de pénétrer dans un sanctuaire. Tout était sombre. Partout les volets étaient fermés. Dans l’entrée, il a vu ses chaussures et son manteau, il s’est dit qu’il ne s’était pas trompé, qu’elle n’était donc pas partie. Un chat rayé est venu se frotter contre ses pieds, manifestement il avait faim. Il l’a entraîné vers la petite cuisine. Le vieil homme l’a suivi, sur la pointe des pieds. Il a ouvert le frigo pour nourrir le chat, puis les armoires. Tout était vide. Aucune trace de nourriture. « Pas étonnant qu’elle soit si maigre », a-t-il pensé. « Tant pis pour le chat, il attendra encore un peu ». Il a poursuivi sa visite. Le salon, encombré de dessins. Par terre, des tableaux séchaient. Sombres. Mouvementés. Torturés. Sur la moquette, il y avait des empreintes de chat, il avait marché dans la peinture.
Et puis il l’a trouvé. Elle était allongé sur son lit défait, comme si elle dormait. Mais il a tout de suite senti qu’elle ne dormait pas d’un sommeil naturel. Il a vu les tubes de somnifères, près d’elle. Il s’est assis sur le lit, à côté d’elle. Il a trouvé le carnet en cuir rouge ouvert. Il a compris. Il l’a pris dans ses bras, et l’a installé chez lui. Il n’a pas voulu appeler les pompiers, ça aurait fait un scandale dans l’immeuble, il ne voulait pas que les voisins se mêlent de cette histoire. Alors il l’a couché dans son lit, doucement, comme une enfant. Il lui a caressé le front de ses vieilles mains. Il lui a juré de s’occuper d’elle jusqu’à ce qu’elle aille mieux. Elle n’entendait pas, mais ça n’était pas important.
Depuis, il la veille. Il reste assis à son chevet toute la journée, il dort un peu la nuit, mais pas beaucoup, il a trop peur qu’elle ne se réveille jamais. Il a regardé tous ses dessins. Il a vu les pages déchirées, la silhouette qui revient toujours. Il sait. Il attend qu’elle se réveille. Parfois, elle bouge un peu, alors il lui parle, en espérant qu’elle l’entende et qu’elle revienne, qu’elle comprenne qu’elle n’est plus seule. Elle remue de plus en plus dans son sommeil, et le vieux Sorcier la regarde avec tendresse revenir peu à peu à la vie. Elle tremble de froid, malgré les deux couvertures du lit, et lorsqu’il voit ça, le vieil homme prend sa couverture à lui et la lui rajoute. Elle arrête de trembler. Ses yeux palpitent, comme de légers papillons. « Les papillons ne sont que des fleurs envolées un soir d’été », murmure le Sorcier, doucement, pour ne pas l’effrayer. Il a peur qu’elle ouvre les yeux, subitement. Comment va-t-elle réagir ? Il commence à paniquer au fur et à mesure que la jeune femme s’éveille. « Mais qu’est-ce que j’ai fait, moi, encore ? Qu’est-ce qui m’a pris de la ramener chez moi ? J’aurais mieux fait de l’emmener à l’hôpital, c’était plus normal…Comment je vais lui expliquer…Aïe aïe aïe…Et dire que je suis entré en effraction chez elle ! D’un autre côté, je lui ai sauvé la vie ; enfin, si ça se trouve elle va pas apprécier, elle avait pas l’air d’y tenir tellement, à sa vie… » Les pensées défilent de plus en plus vite dans l’esprit du Sorcier, il ne pense même plus à la regarder s’éveiller, il ne pense qu’à fuir, mais non, à ce stade ce serait vraiment lâche de sa part, et puis, l’angoisse le cloue dans son fauteuil.
De la lumière filtre sous ses paupières. Elle a l’impression que c’est le matin, que c’est le jour qui arrive, et comme d’habitude, elle tente de prolonger sa nuit. Mais la lumière persiste, elle est là, orangée, bien ancrée sous ses yeux, elle l’empêche de se rendormir. Et puis, elle commence à percevoir du bruit à côté d’elle. Comme un souffle. Elle entend une voix lointaine, qui murmure quelque chose à propos de papillons. Elle bouge un peu les doigts, tout au bout de ses bras, juste pour voir s’ils sont encore là, et miracle, ses mains bougent, elle n’est donc pas morte ! Elle bouge les pieds, la tête, maintenant. Elle n’a pas encore envie d’ouvrir les yeux. Elle se sent bien, elle est au chaud, au tiède, c’est doux et confortable. Elle a l’impression d’être une petite fille malade veillée par sa maman.
« Maman ? …»
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